Résumé
À la suite de l’effondrement de la dictature argentine, le nouveau gouvernement démocratiquement élu organise un procès judiciaire contre neuf hauts responsables de la junte militaire. Les accusés étaient poursuivis pour des crimes comprenant l’enlèvement, la torture, la disparition forcée et le meurtre de plus de 8 000 personnes entre 1976 et 1983. Le procès a été enregistré pour la télévision, totalisant plus de 500 heures de bandes U-matic. Ce film d’Ulises de la Orden est entièrement construit à partir de ce matériel, constituant un document saisissant et essentiel sur l’importance du témoignage et du processus judiciaire.
L'avis de Tënk
Il y a trop d’images. C’est une évidence. Ce trop mène à la saturation, voire au dégoût. Toutes ces images, tous ces sons, tous ces signes qui cherchent à entrer en contact avec nous, mais pour susciter quel type de dialogue?
Un film comme El Juicio nous ramène à la base du document. Peut-être nous ramène-t-il à la base du témoignage. Ici, on pourrait pratiquement avoir affaire à des caméras de surveillance. Pourtant, certains choix opèrent, certaines contraintes teintent le document.
L’opérateur cadre les militaires qui parlent, rigolent, socialisent, tout entiers occupés à ne pas entendre, à ne pas faire face. Ce qui se joue ici, la parole qui ricoche sur les murs de la salle d’audience, les récits détaillés des crimes du régime, la démonstration implacable d’un système génocidaire inspiré – entre autres idéologies fascisantes – du nazisme, les survivant·e·s détaillant à quoi ressemble l’horreur sous des traits humains, tout ça, les coupables s’en préservent, drapés derrière une déresponsabilisation qui semble pourtant psychiquement intenable.
Plusieurs témoins ou proches de disparu·e·s utilisent le terme « dantesque » pour décrire ce à quoi ils ont assisté. On peut se demander comment l’imagination humaine peut avoir envie de s’aventurer dans des zones aussi glauques. Mais de là à comprendre comment des êtres ont pu participer, revendiquer, survivre à la mise en œuvre d’un tel sadisme, d’une telle mise en scène de l’horreur, d’un tel goût de la destruction, cela dépasse tout entendement, et on se remet difficilement d’y avoir été confronté·e, même par-delà notre écran. C’est entre autres pour comprendre le mal organisé de l’intérieur – rationalisé à outrance, internalisé, justifié – que ce film s’impose comme un document d’une inestimable valeur.
Ce procès s’inscrit dans le cadre d’un processus de justice et de réparation visant à reconnaître les torts subis. Ainsi, à travers les différents témoignages reçus en chambre, une réparation mémorielle est en cours, en plus de la recherche d’une justice rétributive. En libérant et en recevant la parole des victimes, tout un pan de la mémoire est mobilisé, politisé et ré-acté, ce à quoi s’opposent même les dirigeants de la junte militaire, qui préconisent plutôt de « couvrir les blessures sociales du passé récent par une chape de silence » pour avancer. Or, aucun processus de justice ne peut faire l’économie d’un travail mémoriel, afin que plus jamais, nunca más. Et c’est là le drame intenable de notre époque; que ce nunca más n’ait pu empêcher ce qui se rejoue aujourd’hui, des prisons israéliennes aux centres de détention de ICE, et que ce procès nous semble non plus un aboutissement, mais bien une répétition.
Naomie Décarie-Daigneault
Directrice artistique de Tënk