Résumé
En octobre 1970, des membres du Front de libération du Québec enlèvent le ministre Pierre Laporte, déclenchant une crise sans précédent au Québec. Cinquante ans plus tard, Félix Rose tente de comprendre ce qui a pu mener son père et son oncle à commettre de tels actes. Fruit de dix ans de recherche, Les Rose permet de faire revivre des moments et des personnages que l’on ne connaissait que par quelques clichés, et laisse entrevoir le blocage social vécu par une jeunesse révoltée et les bouleversements qui s’ensuivirent.
L'avis de Tënk
« Donnez-vous la main et lâchez-vous pas. »
Quand les enfants de Rose Rose quittaient le domicile familial de Ville Jacques-Cartier, quartier modeste de Longueuil, pour aller à l’école, c’est la consigne qu’elle leur donnait. « On est forts comme ça. Donnez-vous la main et tenez-vous. » Ces paroles, rapportées par Jacques Rose lors des funérailles de son frère Paul, résonnent les deux heures que dure le film. Car la conscience sociale de Rose, qui se muera en conscience politique au fil des événements, semble être le terreau dans lequel les frères Rose ont puisé toute la droiture, la ténacité et la combativité qui caractériseront leurs actions.
Les Rose est un réel phénomène du documentaire québécois. Il constitue le plus gros succès en salle de tous les films du programme français de l’ONF. Malgré sa sortie en pleine pandémie, le film a été projeté dans près d’une trentaine de salles au Québec et a engrangé des recettes exceptionnelles, en plus d’avoir connu un réel succès critique. Porté par la musique élégiaque de Philippe Brach et rythmé par le montage chirurgical de Michel Giroux, le film de deux heures marque un tournant dans notre cinématographie nationale. Non seulement il s’agit d’une fresque historique d’une grande ambition, recelant des archives rares et éclairantes, mais il s’agit également d’un récit politique qui donne le premier rôle à des individus issus des classes populaires.
La famille Rose dégage une droiture morale d’une étonnante force et conviction. Jusque dans les combats pour les droits des prisonniers (les deux frères, à des kilomètres de distance et sans contact, s’engageront pour l’amélioration des conditions de détention dans leurs prisons respectives et Rose Rose créera le Comité d'information sur les prisonniers politiques), c’est leur engagement pour la justice sociale et leur aversion pour les inéquités et l’exploitation qui guideront leurs luttes, sans égards aux conséquences sur leurs vies. C’est dans cette confiance absolue en leurs valeurs – incarnées dans un indépendantisme socialiste – qui font de ces êtres des personnages à la stature héroïque. Et c’est par le regard aimant, curieux, admiratif sans être naïf de Félix Rose, fils de Paul, que nous accédons à cette famille, à la fois archétype et mythologie du peuple québécois.
Le film est un incontournable pour quiconque veut réfléchir au projet nationaliste, exhumant ses racines profondément sociales, et non identitaires. Il donne envie de se réapproprier le projet du pays, de l’extirper des mains de la droite identitaire, qui en caricature les desseins et en souille les élans, pour le rêver avec le même vocabulaire que les Rose. Pour la justice, la dignité, le vivre-ensemble, la solidarité.
Naomie Décarie-Daigneault
Directrice artistique de Tënk