Résumé
Situé aux confins de la campagne québécoise, entre une route régionale et un cap tombant droit dans la mer, un motel abandonné a été converti en résidence pour personnes âgées. Dans cet ancien lieu de passage, le temps semble finalement arrêté. La belle visite est une exploration lyrique sur la vieillesse dont le point d’ancrage est ce lieu physique et allégorique.
L'avis de Tënk
Second long métrage de Jean-François Caissy, La belle visite est aussi le premier volet de sa pentalogie sur les étapes de la vie. Alors que la quatrième partie de cette série, Jardin d’enfants, consacré à la petite enfance en garderie, arrive en salles avec la rentrée 2026, il est à la fois déconcertant et réconfortant de retrouver la tranche d’âge diamétralement opposée à ces bambin·e·s plein·e·s de vie, en allant à la rencontre des aîné·e·s de l’Auberge des Caps. Deux œuvres cousines, consacrées à des âges opposés, et reliées par leur captation dans un lieu unique. Avec un langage sobre et une observation réservée et dénuée de jugement qui deviendrait sa marque de commerce, et avec le soutien tout en finesse de Nicolas Canniccioni aux images, son fidèle directeur photo, le cinéaste pose son regard sensible sur la routine ordinaire de ces gens tranquilles.
Dans un cycle, semble-t-il, infini comme le territoire enneigé et l’étendue de la mer en bas du cap, Caissy enregistre le temps qui passe, marqué par les saisons qui défilent dans la chronologie du calendrier, comme une ronde éternelle, et surtout par la répétition des gestes et des activités du quotidien. La traversée des corridors de l’ancien motel, distances interminables pour les articulations rouillées, fait écho à la récitation en boucle du chapelet, à la ronde d’entretien des pièces, aux visites médicales, aux repas; des activités récurrentes, ponctuées encore et encore par l’ouverture des portes coulissantes de la salle à manger, par le rassemblement des résident·e·s dans la salle commune, par les prières.
Le film oscille constamment entre les moments de petits bonheurs (la visite des chatons, les parties de bingo, les petits concerts, les rendez-vous chez la coiffeuse) et les moments de mélancolie ou de déroute (l’écoute des avis de décès à la radio, les appels aux ami·e·s pour les informer des dernier·ière·s malades et convalescent·e·s, les hésitations à bien comprendre les indications de l’infirmière). Les visages semblent souvent partagés entre le sourire et la tristesse, quelque part entre le doux-amer et la fatalité, bien que Caissy témoigne clairement de la qualité du contact humain offert par le personnel soignant et accompagnant, évidente dans l’attention et la sollicitude manifestées envers les résident·e·s.
Le cinéaste aime beaucoup les gros plans des beaux visages burinés de ces aîné·e·s, qui n’ont pourtant rien perdu de leur lumière. Et il est étonnant à quel point la présence de la caméra n’apparaît jamais intrusive et reste délicate, calme, bienveillante. Vers la fin, l’image magnifique de la résidence dans la nuit semble résumer symboliquement le film. Ce plan distant, englobant toute la longueur du bâtiment – sombre, avec ses points lumineux à chaque porte, sous l’immensité d’un ciel nuageux gris foncé qui occupe les 4/5 du cadre –, souligne comment l’être humain est minuscule au cœur de l’univers. L’Auberge est dans l’attente, couchée contre le paysage, comme les résident·e·s dans leurs chambres, assis·e·s au bord du lit ou allongé·e·s, dans le silence ambiant des respirations comme le bruit en ressac des voitures sur l’autoroute. Dans l’attente du temps qui passe.
Claire Valade
Critique et programmatrice