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91'

Allemagne, 2011

Production : HUPE film

Programmé par Alain Deneault

Allemand

Français, Anglais


Le désordre du monde



Résumé


Work Hard, Play Hard est un documentaire sur les nouvelles pratiques de management et sur le réaménagement des espaces de travail. En apparence, le télétravail, les bureaux en espace ouvert et les horaires aménagés conduisent aujourd’hui à plus de souplesse, toujours en vue d’une meilleure productivité. Les ressources humaines des entreprises et les architectes, qui conçoivent les bâtiments du secteur tertiaire, affichent leur optimisme. Les bureaux ressemblent désormais à des lobbies d’hôtels confortables. L’être humain au travail se retrouve ainsi dans la matrice d’un monde du travail total.

L'avis de Tënk


On assiste à l’élaboration d’un dispositif de travail. Le management est perçu ici de manière réflexive. On voit comment travaillent les artisans d’un bureau d’architectes ou les responsables des cruellement nommées « ressources humaines » pour organiser la vie professionnelle des salariés de grandes multinationales. La consigne : ériger un immeuble et administrer des « teams » qui s’inspirent de mots d’ordre convenus : dynamisme, vitalité, joie, créativité, esprit d’équipe, efficacité, amélioration et rapidité. Il faut faire oublier au travailleur qu’il travaille, lui rendre le lieu de l’entreprise aussi familier que sa cuisine…
Tout est conçu pour favoriser l’entregent puisque les théories de la gestion prouvent que 80 % de la créativité en entreprise proviennent du hasard des rencontres, des discussions informelles, des idées attrapées à la volée, au détour d’un échange sans importance. Chaque mètre carré, nous dit le concepteur, doit refléter cette velléité : rendre sympa le lieu de travail, favoriser la créativité, le fondre à la nature.
Or, la dissonance cognitive est totale. Comme ces mots de vocabulaire que Magritte appose en regard de signifiés qui n’ont rien à voir. Quid de la nature ? Le lieu est plus froid qu’un centre commercial, la vie peine à reprendre ses droits, on y devient la figurine d’une maquette et le pixel d’un montage numérique. Le lieu hurle cette injonction schizophrénique : soyez spontanés ! Le travail d’équipe est coercitif sous des allures volontaires. Les rapports informels qu’on dit susciter sont quadrillés en temps réels par d’opprimants relevés de performance. L’opération la plus triviale se voit conceptualisée dans un jargon quasi liturgique.
Signe supplémentaire de cette perversion mondialement instituée : les anglicismes managériaux surabondent. Team, culture et spirit circulent nécessairement en anglais auprès d’un personnel pourtant germanique, car la pseudo intimité parle une langue étrangère. C’est emblématique de ce que la vie professionnelle devient : non plus le fait de prestations rendues par des prolétaires plus ou moins bien rétribués, louant leurs facultés et aliénant leur force de travail, mais un éthos qu’ils acceptent d’adopter et de développer de manière totale, cédant leur personne entière au capital.
La direction ne manque pas d’organiser des séances inquisitoriales nommément « intrusives ». C’est littéralement le cerveau du travailleur qu’on cherche à téléguider. Le salarié se sent alors au travail « comme chez lui » parce qu’il n’est chez lui nulle part. Certaines firmes le privent d’un espace propre, l’entraînant à réserver continuellement des espaces provisoires dans son immeuble, au point de lui faire perdre tout ancrage. Ces différents lieux de travail « ressemblent » tous et « font tous penser » à ce qu’ils ne sont pas : sa propre cuisine, son salon, un lieu de travail intime où se concentrer, un café où on expédie les affaires courantes… Le simulacre est assumé. Viel Spaß !, se doit de dire la préposée à l’accueil d’une de ces entreprises aux visiteurs qu’elle fait entrer pour un rendez-vous : « Amusez-vous bien !, have fun !.. »

Alain Deneault
Philosophe

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