Cecilia Mangini

SE SOUVENIR DE CECILIA MANGINI

Par Paolo Pisanelli, Marina Mazzotti et Helen Doyle

LE BONHEUR AVEC CECILIA

par Helen Doyle

Des heures que je pourrais parler de Cecilia et de nos rendez-vous en Italie, au Festival international de films de femmes de Créteil et ici, au pays du grand ciel, comme elle s’est plu à nommer le Québec lors de sa visite en 2014. La première chose qui vous frappe, c’est son regard perçant, scrutateur et curieux. Rien ne semble échapper à cette grande dame photographe et première femme réalisatrice de documentaires en Italie. Ça prenait un certain culot à l’époque pour chercher à joindre le romancier acclamé depuis la parution de son Ragazzi di Vita et l’inviter à écrire les narrations de ses premiers documentaires. À ma première visite, elle dépose à mes pieds un grand panier et me déclare : « C’est tout Pasolini! ». Pêle-mêle, j’y vois des DVD, des livres, des coupures de journaux. J’ai à peine le temps de constater tout ce qu’il y a de trésors dans son panier qu’elle me tend une photo de Pasolini de trois-quarts avec, en arrière-plan, un de ces édifices construits immédiatement après la guerre comme j’en ai vu à Monteverde Nuovo.

« Il était tellement disponible, tu sais… Il avait la joie de se rendre utile… et il avait le souci des autres… »

Elle raconte comment il regardait le film et revenait avec un texte où il n’y avait rien à modifier, fait rarissime! Elle parle avec tant de ferveur de Pasolini, en serait-elle devenue secrètement un peu amoureuse?

Vidéo en l'honneur de la visite de Cecilia à Montréal en mai 2014, organisée par les Réalisatrices Équitables.
Tournage de l'entrevue: Helen Doyle; Montage: Patricia Tassinari

Nous qui nous sommes nourris au cinéma direct, l’écriture de ses premiers documentaires nous surprennent par leur côté « mise en scène ». Ce sont justement ceux où elle fera appel à Pasolini. Son écriture se transforme entre Essere Donne (1965) et Facce (2018, réalisé avec Paolo Pisanelli) que je n’ai pas encore visionné (merci Tënk). Elle signe d’autres documentaires tout aussi remarquables avec son mari Lino Del Fra. Et puis après un long silence, elle se lance à nouveau sur les routes et reprend le métier, alors que tout a changé depuis l’époque du 16 et du 35mm. Elle signe à nouveau des documentaires à 86 et à 92 ans. Tout un message aux générations de cinéastes qui se passionnent pour le métier : l’art n’a pas d’âge.
Il y a tant de choses à dire sur elle, son œuvre et la chaleur humaine qu’elle dégage.

Sa vivacité et son espièglerie, aussi. L’une des choses dont je me rappelle le plus, c’est cette anecdote. Elle nous propose de nous rendre Via Appia, là où Pasolini a tourné sa plus belle scène d’amour d’après elle. Après une périlleuse équipée dans sa petite voiture, nous arrivons enfin. Il est midi, le soleil tape fort et le terrain vague pour amoureux fous est maintenant un terrain de golf. Je veux quand même tourner un petit quelque chose avec Cecilia. Nous trouvons un cabanon, un banc et surtout quelques arbres qui nous procurent un peu de fraîcheur. Je la vois aller se cacher derrière un des troncs et elle me crie : « Quand tu es prête! » Elle se met en scène, pas besoin de rien lui dire. Elle mène joyeusement le bal. Elle marche en direction de la caméra, s’assoit sur le banc, regarde juste où il faut la lentille et elle déclare : « Je vous ai amenées jusqu’ici pour vous parler de Pasolini ». Son téléphone sonne – elle porte son cellulaire comme un collier à son cou. « Je suis impardonnable, dit-elle… Ah, ces machins! » et elle brandit fièrement le tout dernier modèle. Puis elle se relève, retourne se placer derrière le tronc; elle attend mon signal, refait exactement le même parcours, regarde la caméra et reprend comme si de rien n’était: « Je suis ici pour vous parler de Pasolini… sa plus belle scène d’amour…»

Helen Doyle
Cinéaste

LES MOTS POUR CECILIA

par Paolo Pisanelli
 
Après quinze ans d'amitié et d'aventures cinématographiques, après trois documentaires et deux courts métrages réalisés ensemble, après des voyages et des mirages à travers le monde pour prendre part à des rencontres, des séminaires, des expositions, des rétrospectives, des projections ... je ne trouve pas les mots pour raconter la relation qui me lie à Cecilia.

Je ne trouve pas les mots ou peut-être j'en trouve trop : la jeune femme rebelle, la photographe de rue, la pionnière du documentaire, la scénariste, l'organisatrice d'événements culturels et de festivals, la critique de cinéma, la femme rock du doc... Ladies and gentlemen : Cecilia Mangini!
Cecilia qui fonce à travers Rome à bord de sa Fiat Seicento bleue, Cecilia têtue, libre, inarrêtable. Elle dit que l'éthique est aussi importante que l'esthétique. Elle dit que son réalisme est presque toujours infidèle à la réalité. Elle dit qu'elle était léniniste et anticolonialiste, mais qu’ensuite, elle est devenue anarchiste. Cecilia dit que maintenant, elle rêve de courir, courir, courir vite.

Cecilia a toujours été très curieuse et généreuse, elle a toujours échangé avec de jeunes auteures et auteurs, elle a testé de nouvelles façons de faire du cinéma, elle a raconté ses pratiques cinématographiques et révélé des stratégies narratives, elle nous a appris à utiliser les voix, les musiques, les images et les mots.

Lors de l'édition 2011 de la Festa di Cinema del reale, nous nous sommes liés d'amitié avec Agnès Varda : une rencontre incroyable et inoubliable. PASSIONS / VISIONS / RÉVOLUTIONS, c’étaient les mots qui avaient inspiré cette édition. Je me sens encore ému lorsque j’y pense. Ces mots ont été inspirés par Cecilia. Ce sont des mots forts comme elle : quelques années plus tard, VISIONS et PASSIONS a été également le titre de sa grande exposition photographique. Les RÉVOLUTIONS sont en nous, il suffit de trouver le moyen de les déclencher.

Nous devons courir, courir, courir… et vivre, aimer, se battre, rêver.

Festina lente !

Les mots qui me lient à Cecilia sont trop... ou trop peu nombreux!

Paolo Pisanelli
Photographe, cinéaste, commissaire et directeur artistique de la Festa di Cinema del reale, ami de Cecilia